Chapitre 5: Influence des médias en matière de procédure judiciaire

22 mai 2018

En dépit de leur impression de pouvoir se former des jugements objectifs en toute indépendance, les individus sont en réalité fortement influencés par autrui.1 En matière de procédures judiciaires notamment, les médias, source première d’information du public pour se forger une opinion, constituent un vecteur d’influence majeur.2 C’est pourquoi il est essentiel de maîtriser autant que faire se peut le contenu transitant par ce vecteur avant ou pendant le procès si l’on veut éviter une impression négative d’une des parties, sur les droits et prétentions de celle-ci, ou sur la cause. Cette question peut être approchée sous deux angles, celui de l’influence des médias ou celui de l’influençabilité du public cible. Décrivons sommairement ces deux possibles.

Au moins deux facteurs associés à l’influence des médias sont pertinents. Le premier repose sur l’impact du contenu véhiculé, quel qu’il soit. Des recherches menées en psychologie montrent en effet que la simple exposition à une information produit une influence,3 que la répétition d’une même information peut en augmenter l’impact,4 ce même lorsque les individus ne sont initialement pas d’accord avec cette information.5 De façon congruente avec ces processus généraux d’influence, des travaux appliqués directement à la couverture médiatique en amont du procès ou pendant celui-ci montre que cette couverture peut influencer le public au sens large, les jurés issus de ce public et même les juges.6 Par exemple, le fait de recevoir une information personnelle négative sur un prévenu avant le procès amène davantage à le considérer ultérieurement comme coupable.7 Symétriquement, une information positive ou qui augmente sa crédibilité amène à moins le considérer comme tel.8 9 Ces effets apparaissent alors même que les individus n’ont pas conscience d’être influencés ou le nient.6 Bien que la plupart des travaux sur l’influence des médias portent sur les réactions du public ou des jurés, ce principalement aux Etats-Unis, certaines recherches suggèrent qu’en dépit de leur expertise, les juges sont souvent affectés de la même façon et victimes des mêmes biais que le public.10 11 A quelques exceptions près, on peut donc supposer que les conclusions obtenues avec le public et les jurés s’appliquent également aux juges. En outre, des dynamiques analogues sont observées en matière civile et pénale, malgré les différences de nature pouvant suggérer le contraire.12 Par exemple, si l’on reprend l’impact d’une information négative sur la culpabilité d’un prévenu, le même résultat général apparaît relativement aux parties d’un procès civil. Les effets sont cependant plus complexes car les informations transmises par les médias peuvent concerner la partie demanderesse, la partie défenderesse ou les deux.13

Le second facteur d’influence important associé aux médias repose sur leur orientation et leur façon de présenter ou de sélectionner l’information qu’ils véhiculent, ce qui contribue à former des préconceptions erronées dans le public. Les médias sont une industrie qui dépend de l’existence d’un lectorat et sélectionnent en conséquence les cas les plus à même de capturer l’attention du public. Ils sont ainsi plus intéressés à parler des disputes judiciaires qui sont réglées par un procès par opposition à d’autres procédures comme les arbitrages ou les médiations, à parler des procès qui génèrent des réparations de dommages plus élevées pour les plaignants ou de ceux pour lesquels la partie défenderesse perd le procès.14 Les cas liés à des produits d’entreprises suscitant des plaintes judiciaires et des réparations de dommages importants étant surreprésentés relativement à la réalité des procédures, le public développe ainsi facilement une représentation erronée de la fréquence de ces cas et de l’image des parties concernées. Par exemple, des travaux ont montré que les individus surestiment les montants de réparation accordés d’ordinaire à la partie demanderesse et que cette surestimation détermine ensuite à la hausse le montant qu’ils accorderaient.15 Il s’ensuit que les entreprises poursuivies sont fortement exposées à des préconceptions biaisées en leur défaveur et à des décisions allant dans le sens de ces préconceptions, ce déjà avant même le début de la couverture médiatique.

Le second angle d’approche concerne l’influençabilité du public. Celle-ci repose en grande partie sur l’existence de biais psychologiques cognitifs comme émotionnels. Ces biais étant nombreux, nous illustrerons notre propos par deux exemples. Premièrement, il a été montré que les premières informations reçues sur une personne sont essentielles dans la formation d’impression et qu’elles servent de filtre de lecture aux informations suivantes.16 17 Dans ce sens, une étude d’Otto et collègues (1994) a testé l’importance de la primauté des informations présentées en matière de procédure judiciaire.18 Des individus recevaient des prétendus extraits de journaux sur une affaire, contenant des informations relatives à la personnalité d’un prévenu ou des affirmations des voisins de celui-ci. Ils devaient se former une première impression de culpabilité. Ils voyaient ensuite un enregistrement vidéo du procès avec toutes les informations factuelles servant à la décision de justice. A la suite de quoi, ils émettaient un second jugement sur la culpabilité du prévenu. Les résultats montrent que, outre impacter la première impression, les informations pré-procès impactent également –même si dans une moindre mesure– le jugement final en dépit des informations factuelles du procès, censées être seules déterminantes. La maîtrise de la première information issue des médias transmise au public est donc essentielle. Deuxièmement, certaines émotions engendrées par la couverture médiatique pré-procès jouent également un rôle fondamental indépendamment du contenu qui les suscite. En particulier, le ressenti de colère souvent activé par des articles à charge conduit à une perception plus négative de la cible19 et réduit la prise en compte générale de l’information ultérieure,20 à l’exception des éléments les plus incriminants. Ces derniers sont au contraire perçus ensuite comme plus importants en raison de leur congruence avec l’émotion et sont alors davantage pris en compte dans la décision.21

En conclusion, la recherche montre que la couverture médiatique d’affaires judiciaires influence l’image des parties ou des prévenus comme dans une certaine mesure l’issue des procès. Il est donc primordial d’anticiper le problème, et si nécessaire d’y remédier, notamment par des stratégies de litigation PR, de façon à rééquilibrer la couverture médiatique et à contrer les biais.


À propos des auteurs

Alain Quiamzade

Alain Quiamzade est au bénéfice d’une triple formation universitaire en psychologie, en droit et en économie. Il est actuellement Maître d’enseignement et de recherche en psychologie sociale à l’Université de Genève et chargé de cours à l’Université Suisse à Distance. Ses travaux académiques portent  principalement sur l’étude des processus d’influence sociale. Il est l’auteur de nombreux articles scientifiques ainsi que de trois ouvrages dans ce domaine.

Fanny Lalot

Fanny Lalot est détentrice d’un Master en Psychologie. Elle réalise en ce moment un doctorat en Psychologie Sociale à l’Université de Genève. Ses intérêts de recherche principaux regroupent l’influence sociale, les changements de comportement et d’attitude, les émotions, les buts et la motivation


Références

1. Mugny, G., Falomir-Pichastor, J. M., & Quiamzade, A. (2017). Influences sociales. Grenoble, France: Presses Universitaires de Grenoble.

2. Roberts, J. V., & Doob, A. N. (1990). News media influences on public views of sentencing. Law and Human Behavior, 14(5), 451-468.

3. Zajonc, R. B. (1968). Attitudinal effects of mere exposure. Journal of Personality and Social Psychology, 9(2, Pt.2), 1-27.

4. Cacioppo, J. T., & Petty, R. E. (1979). Effects of message repetition and position on cognitive response, recall, and persuasion. Journal of Personality and Social Psychology, 37(1), 97-109.

5. Pérez, J. A., & Mugny, G. (1993). Influences sociales: la théorie de l’élaboration du conflit. Neuchâtel, Paris: Delachaux et Niestlé.

6. Studebaker, C. A., & Penrod, S. D. (1997). Pretrial publicity: The media, the law, and common sense. Psychology, Public Policy, and Law, 3(2-3), 428-460.

7. Steblay, N. M., Besirevic, J., Fulero, S. M., & Jimenez-Lorente, B. (1999). The Effects of Pretrial Publicity on Juror Verdicts: A Meta-Analytic Review. Law and Human Behavior, 23(2), 219-235.

8. Ruva, C. L., Guenther, C. C., & Yarbrough, A. (2011). Positive and Negative Pretrial Publicity. Criminal Justice and Behavior, 38(5), 511-534.

9. Ruva, C. L., & McEvoy, C. (2008). Negative and positive pretrial publicity affect juror memory and decision making. Journal of Experimental Psychology: Applied, 14(3), 226-235.

10. Guthrie, C., Rachlinski, J. J., & Wistrich, A. J. (2001). Inside the Judicial Mind. Cornell Law Faculty Publications, 86(4).

11. Landsman, S., & Rakos, R. F. (1994). A preliminary inquiry into the effect of potentially biasing information on judges and jurors in civil litigation. Behavioral Sciences & the Law, 12(2), 113-126.

12. Robbennolt, J. K., & Studebaker, C. A. (2003). News Media Reporting on Civil Litigation and Its Influence on Civil Justice Decision Making. Law and Human Behavior, 27(1), 5-27.

13. Bornstein, B. H., Whisenhunt, B. L., Nemeth, R. J., & Dunaway, D. L. (2002). Pretrial Publicity and Civil Cases: A Two-Way Street? Law and Human Behavior, 26(1), 3-17.

14. Bailis, D. S., & MacCoun, R. J. (1996). Estimating liability risks with the media as your guide: A content analysis of media coverage of tort litigation. Law and Human Behavior, 20(4), 419-429.

15. Greene, E., Goodman, J., & Loftus, E. F. (1991). Jurors’ attitudes about the size of damage awards. American University Law Review, 40, 805-820.

16. Asch, S. E. (1946). Forming impressions of personality. The Journal of Abnormal and Social Psychology, 41(3), 258-290.

17. Leyens, J.-P., & Fiske, S. T. (1997). Modèles de formation d’impression. In J.-P. Leyens & J.-L. Beauvois (Eds.), L’ère de la cognition (pp. 69-87). Grenoble, France: Presses Universitaires de Grenoble.

18. Otto, A. L., Penrod, S. D., & Dexter, H. R. (1994). The biasing impact of pretrial publicity on juror judgments. Law and Human Behavior, 18(4), 453-469.

19. Lerner, J. S., & Keltner, D. (2000). Beyond valence: Toward a model of emotion-specific influences on judgement and choice. Cognition and Emotion, 14(4), 473-493.

20. Lerner, J. S., & Tiedens, L. Z. (2006). Portrait of the angry decision maker: how appraisal tendencies shape anger’s influence on cognition. Journal of Behavioral Decision Making, 19(2), 115-137.

21. Bright, D. A., & Goodman-Delahunty, J. (2006). Gruesome evidence and emotion: anger, blame, and jury decision-making. Law and Human Behavior, 30(2), 183-202.

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