Chapitre 12: Relations publiques et lobbying : un binôme naturel en Litigation PR

14 décembre 2018

En tant que chef du groupe de travail « Suisse-Seconde Guerre mondiale », j’ai rapidement compris qu’une gestion réussie de processus comportait deux volets, la communication et le lobbying. Si le terme «relations publiques» implique des moyens de communication traditionnels et innovants ayant pour cible le public, en revanche, le «lobbying» est une stratégie de communication confidentielle servant à influencer les décideurs politiques et les responsables au niveau de l’État, de même que d’autres parties prenantes.

De nombreux avocats en Suisse ignorent à quel point il est crucial de compléter les procédures en justice avec des actions relations publiques et de lobbying. Les juristes ne reconnaissent pas volontiers dans les spécialistes en communication des partenaires essentiels et complémentaires, mais les considèrent plutôt comme des concurrents sans grande impact. Pour illustrer cette situation, voici une étude de cas.

Un homme d’affaires, appelons-le Sokolov, fondateur d’une grande banque, nommée arbitrairement la Banque Leningrad, basée en Molicie, avait perdu le soutien des dirigeants de ce pays d’Europe orientale. Mis sous pression, il a été forcé de vendre les actions qu’il détenait dans la banque. En l’absence de tout processus d’appel d’offre, les actions ont été rachetées par la banque d’État de Molicie bien en dessous de leur valeur marchande. Faisant suite à différentes menaces, Sokolov a été obligé de s‘enfuir en Albion, pays d’Europe de l’Ouest. Les autorités moliciennes ont alors ouvert des procédures pénales arbitraires contre Sokolov pour détournement de fonds, prêts illégitimes et blanchiment d’argent. Ses avoirs en Molicie ont été gelés et une entraide judiciaire a été demandée à divers pays. En réponse à ces demandes d’entraide, plusieurs centaines de millions de francs déposés dans des banques suisses ont été bloqués par le Procureur fédéral suisse.

Sokolov a demandé l’asile politique à Albion et a évalué les différentes options qui se présentaient à lui pour défendre ses intérêts. Ses ressources financières, à l‘exception de celles se trouvant en Albion, étaient bloquées. Sur recommandation de son agence de communication, une stratégie de communication pan-européenne visant les médias, les politiques et les autorités judiciaires est jugée nécessaire. Son objectif étant de démontrer l’illégalité des poursuites pénales entamées par la Molicie, et qu’un procès ne pourrait s’y tenir dans les règles communément appliquées dans un état de droit. Il convenait également de souligner l’absence d’état de droit en Molicie et l’illégalité de la prise de contrôle de la Banque Leningrad. Un dossier soulignant la bonne foi du client est constitué afin de fournir des éléments qui peuvent exercer une influence sur le monde politique et les autorités.

En collaborant avec les agences de communication en Europe, Sokolov a pu les alimenter en nouvelles données et informations tout en se mettant à disposition pour des interviews sélectifs. Des discussions ont également eu lieu avec des responsables politiques et des ONG afin d’initier d’éventuelles initiatives dans les différents parlements nationaux concernés. Une conférence à Berlin a aussi été organisée permettant de porter le débat dans la renne politique. Progressivement, la perception du client a changé auprès des différentes parties prenantes. Malgré l’asile politique obtenu par Sokolov en Albion et la reconnaissance de motifs politiques à l’origine de la persécution du client, ses avoirs sont restés gelés en Suisse.

Le procureur de Molicie en charge de cette affaire, Pruyakosh, a tenu à l’époque des déclarations maladroites. Lors d‘un procès public, Pruyakosh a ainsi été enregistré disant qu’il « préférerait le (Sokolov) voir mort plutôt que vivant ». Pruyakosh n’était pas non plus une blanche colombe: en effet, quelques années auparavant, il avait été impliqué dans la mort d’un avocat emprisonné en Molicie et avait été placé sur les listes noires d’Albion, du Parlement Européen et des Etats-Unis.

Les efforts visant à remettre en question l’image de la Molicie et souligné la non-existence d’un état de droit dans le pays ont finalement porté leurs fruits. Les médias suisses ont répercuté cette affaire et un livre relatant ce cas dans un contexte de la corruption existante en Molicie a été annoncé. Le prochain objectif a été d’éclairer dans un esprit critique l’entraide judiciaire apportée par la Suisse à la Molicie. Une des stratégie évoquée était de placer la Molicie sur la « Liste grise de l’entraide judiciaire en matière civile et pénale », une entreprise ambitieuse à l’époque, la Molicie étant encore considérée comme un état de droit. L’intervention d’un parlementaire suisse au Conseil fédéral, préparée par l’agence, a porté l’affaire sur la scène politique. Trois mois après cette intervention parlementaire, le Conseil fédéral a pris position en traitant la question par le biais de mesures politiques et en privilégiant des contacts directs. A ce point, tout scandale qui pouvait être révélé ou critique qui pouvait être faite au sujet de la conformité de la Molicie au norme internationale, qu’elles proviennent d’opposants du régime molicien ou non, apportait de l’eau au moulin.

La retenue du Conseil fédéral a rendu nécessaire une nouvelle action politique. Elle s’est concrétisée en préservant les voies de communication ouvertes avec les autorités et en fournissant, par l’intermédiaire d’avocats et de lobbyistes, des informations actualisées. Cette stratégie a été complétée par la parution d’un article dans un journal suisse de premier plan, faisant la lumière sur la corruption existante au sein du système judiciaire molicien. La politisation de cette affaire a porté ses fruits dans la mesure où le Procureur fédéral et l’Office fédéral de la justice ont approché le Département fédéral des affaires étrangères afin d’obtenir des précisions sur les accusations portées par la défense au sujet de son traitement par la justice molicienne. Les lobbyistes ont soutenu cette demande en intervenant auprès de l’ambassadeur concerné au DFAE et en interpellant directement, au nom du client, le Ministre de la Justice.

Un mois plus tard, le Procureur fédéral rejetait la demande d’entraide judiciaire et ordonnait le déblocage des comptes bancaires de Sokolov. A sa suite, le public était informé que l’assistance judiciaire ne serait pas accordée en raison d’une équité non garantie dans les procédures judiciaires du pays.

L’affaire Sokolov a duré cinq ans et a exigé une forte persévérance et de la patience de la part de chacune des parties impliquées. Elle est un exemple de la manière dont des mesures bien coordonnées, internationales et interdisciplinaires menées avec les médias de référence, couplées à une influence politique, des relations publiques, une médiation avec les autorités et une offensive ciblée peuvent porter leurs fruits dans une affaire très délicate et difficile contre un gouvernement extrêmement puissant. La discrétion, la coordination planifiée jusque dans les moindres détails, la cohérence et la persévérance des actions ont joué un rôle clé dans ce succès. Une telle affaire n’a pu être menée à bien sans une coopération étroite avec les avocats dans les tats concernés et une coordination méticuleuse à chaque étape. L’affaire Sokolov est un exemple de la complémentarité parfaite entre le travail des avocats et les mesures de relations publiques en matière de contentieux.


À propos de l’auteur

Dr. Thomas Borer a été nommé ambassadeur et chef de la Task Force « Suisse – Seconde Guerre mondiale » par le Conseil fédéral en 1996. Lorsque ce groupe de travail a été dissout, il devient ambassadeur de la Suisse auprès de la République fédérale d’Allemagne en 1999.

A la fin avril 2002, il quitte la fonction publique pour fonder sa propre société, qu’il dirige avec succès. Il est un consultant actif dans le monde entier avec toutefois un focus particulier sur l’Allemagne, la Suisse, la Russie et les Etats-Unis.

Grâce à ses nombreuses années d’activité diplomatique, il dispose d’un excellent réseau dans la politique et l’économie au niveau international et représente ses clients suisses et étrangers auprès des milieux des affaires, des médias et du public. Il siège par ailleurs au conseil d’administration de plusieurs sociétés nationales et multinationales.

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